Lorsque les protagonistes s’embrassent à la télé, il y a quelque chose de l’ordre de l’union presque divine. Quelque chose de sacré, c’est la fusion fantasmée de la chair.

Un jour, je suis tombée sur une vidéo d’un youtubeur. Une question lui avait été posée : « Es-tu sûr d’être hétéro ? ». Il a répondu : « Oui, j’ai testé. »

Il n’avait pas rajouté d’autres informations. Moi, je me suis demandé : comment on teste le désir ? Était-ce lors d’un baiser comme dans ces films gays que j’avais tant regardé : lors d’un jeu de bouteille, un ami homme embrasse un autre ami homme, leurs yeux s’agrandissent, gros plan sur leur visage. Ils savent.

Chaque fois que j’observais ces scènes, je me demandais s’il fallait vraiment attendre ce moment ? Si c’était le corps qui parlait pour nous. Moi, je n’ai jamais douté de mon attrait pour les femmes. C’était ce vers quoi mon âme se dirigeait, mais une société est façonnée de rites. Un baiser pour finaliser mon identité lesbienne.

Est-ce le moment ? Depuis le début de la soirée, j’observe ses lèvres avec l’envie de découvrir leurs goûts. Je vois les va-et-vient de ses yeux bruns, indice qu’elle aussi en a envie. Mais qui fera le premier pas ? C’est la valse du consentement, la peur de faire quelque chose qui déplairait à l’autre. Eduquées à ne pas faire confiance à nos instincts, nous attendions.

Des arbres nous surplombent, ou bien est-ce le regard de Dieu qui tente de nous protéger ? Lentement nos bouches s’approchent. La coutume veut que les yeux soient fermés, c’est ainsi que j’ai observé la chose dans la littérature, les animés, les films qui m’ont façonnée, mais une présence est là. Il est assis sur un banc à quelques mètres de notre hésitation. Il se tient droit, observateur de l’étrange chose qu’il voit arriver. Comme la tradition le souhaite, Lucie ferme les yeux pendant que les miens s’ouvrent plus fort.

J’observe à mon tour cet homme. Tout en ayant le ventre saccagé d’angoisse. Il y a un dégout apparent mêlé à une forme d’intrigue intérieure qui se dégage de sa scrutation : C’est donc ça. Je peux sentir toute la discipline de sa haine, qu’il tente de canaliser. Va-t-il oser nous frapper ? J’implore :

 Dieu. Protège-nous

Malgré l’indicateur de la peur, la danse nocturne continue devant le spectateur immobile. Je refuse de céder face aux yeux. Il y a Dieu. Si je n’ai pas honte devant Rabbi, pourquoi aurais-je honte devant lui ? La main de Lucie cherche mes cheveux, elle les caresse maladroitement. Est-ce que leur texture la gêne ? Sa langue va au plus profond de moi. Alliance de la salive, l’impression qu’elle recherche quelque chose.

Des idées superficielles s’intercalent. Est-ce que je fais ce qu’il faut ? Y a-t-il peu ou pas assez de langue ? Les yeux, toujours, nous observent. Une idée lointaine se précise en moi : est-ce qu’un baiser sans oubli de soi infirme ou confirme la règle désuète d’un lesbianisme purement du corps ? En clair, si le baiser est nul, ne suis-je pas lesbienne ?

Nos visages finissent par se quitter, mes mains se séparent de sa nuque qui me donnait un but auquel m’accrocher. Angoisse dans ses yeux, elle regarde à côté mais un faible sourire s’affiche lorsqu’elle revient vers moi. L’homme est toujours là. Elle n’a pas l’air de l’avoir remarqué. Elle, elle me demande si le moment a été agréable. Je ne sais quoi lui répondre. Je manque de comparatifs mais je dis :

 — Ouais, c’était grave cool.

Les mots ont été énoncés, son corps se rassure. Maintenant, je veux qu’on se tire d’ici, loin de lui. Je cherche sa main, direction la maison. Il s’avère que je ne connais pas Lucie depuis longtemps, nous en sommes à notre troisième date. Nous parlions futilités sous grands airs, les œuvres qui nous ont marquées, les livres que j’ai aimés. Nous n’avons rien lu en commun mai une curiosité persiste : elle représente, pour moi, la nouveauté.

                                         Devant la maison.

                                                                                      Alors.

                 Je confesse.

La cause de mon angoisse. Les yeux. Le premier baiser près de chez ma mère. Elle qui me répète encore plus souvent de faire attention. Consciente de ce que signifie mon existence dans le dehors.

Une pause.

                    Soulèvement de sourcil.

Une odeur âcre sort du réceptacle qu’est Lucie.

— Après, ta mère…

L’attente de la suite, une démangeaison interne s’installe en moi. Ça gratte. Muette, indolente, imprécise, ma voix cherche le moyen de dire. Le cœur frappe, espère que le circuit émotif se trompe.

— Quoi ma mère ?

Réponse : soupirs. Transformation d’un être social en créature kafkaïenne, Lucie bouge son corps comme un insecte tombé du mauvais côté. Ses pattes gigotent vers le ciel pour se relever. Le ciel ne peut l’aider, elle se sent si supérieure à lui.

Dans sa bonté d’âme, elle m’explique que ma mère me dit de faire attention parce qu’elle ne peut pas accepter que sa fille soit lesbienne. Ses antennes ne lui servent à rien, elle ne fait que se sentir elle-même. Il ne faut pas vivre dans la peur continue-t-elle. C’est une technique de contrôle. Juste une technique de contrôle. Son sourire reste léger, poli, diplomate. Juxtaposition de centaine d’yeux poilus dont aucun ne m’aperçoit. Une patte s’approche, geste de la main prêt à me faire taire de sa tendresse. Je l’esquive.

Je ne lui ai jamais parlé de ma mère. Pourtant, elle en a un paquet à dire : sur ses croyances et sa haine m’étant destinée. Comme une blague sordide, le son d’une sirène de police vient accompagner le moment. J’ai embrassé cette bouche. Un rire se libère de moi. J’enchaine.

—  Mais vas-y, ferme ta gueule

Ma porte lui passe le salem et je m’avance vers les escaliers, j’ai d’autres combats à mener. Dans le salon, une faible lumière m’accueille. Ma grande sœur et ma mère sont étalées sur le canapé, glace entamée. Elles regardent Lovely Complex. 

Dieu.

         Protège-nous

Comme salutation ma mère dégaine :

— C’est ma fille ? Ou l’homme de la maison qui est rentré ? 

Signe de complicité, on soulève les yeux avec ma sœur. Bruit de protestation contre mes fesses difformes : je cherche un espace entre elles. J’embrasse le front de ma mère et checke ma sœur. Mon téléphone continue de vibrer. Lucie veut me prouver sa moralité. Les yeux vers l’écran ma sœur me demande : 

— Ewa, c’était comment avec Lucie ? »

À la télé, des jeunes tentent de trouver l’amour, le plus grand drame de l’œuvre réside dans leur différence de taille ; un homme petit, une femme grande. Peuvent-ils s’aimer malgré les normes genrées ?  Attendrie devant ces personnages que j’ai connu plus jeune, je réponds :

— T’sais bien. La fiction, c’est toujours plus intéressant.

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Auteur/autrice

  • Animatrice multimédia & Chargée de communication

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