Dis-moi, papa,
Comment c’est chez toi ?


Comment se porte ta carcasse inhabitée ?
N’est-ce pas trop lourd,
toutes ces vérités tues ?
Tous ces mensonges déguisés,
ces silences si bruyants ?

N’est-ce pas trop lourd ?
Le poids d’une vie jamais vécue,
65 années
et pour définition que ton blase.
Ubugingo, t’étais un guerrier,
mais personne ne sort entier
d’un génocide.


Derrière ton masque,
des fragments de toi s’éteignent.
Je t’ai couvert
quand maman disait :
« Il est malade. »
Moi, je croyais que t’arrêterais de boire
si on venait te voir.


Alors je l’ai forcée.
Pour te garder en vie,
j’ai sacrifié ma sœur.
Toi qui répétais sans cesse : « Je vais bien »,
pourquoi planquer ton poison sous l’évier
si tu n’as rien à te reprocher ?
Tes blessures sont contagieuses.


Trop jeune pour comprendre
que tes peines ne datent pas d’hier.
Comment prendre soin de ses enfants
si on n’a pas soigné le sien ?
Tu l’as oublié là-bas, sur tes terres,
là où ils ont enterré ton père et tes frères.
En 94, où s’arrête ton temps,
là, ton âme erre encore sans but.
Sur ce continent d’Afrique
dont tu m’as privée de la culture
en t’extirpant de toi-même.
Le déni pour binôme,
tu nous as plongés dans l’abîme.


J’ai éclairé ce puits, mais
ne t’y trouve pas au fond.
Papa, qui es-tu sous toutes ces couches ?
Qui serais-tu si tu étais toi, indemne,
sans pièce manquante ?
Qui serais-tu si tu étais toi, des cheveux aux orteils ?
Que légueras-tu en partant ?

Ton nom fait écho tel un cri dans l’abysse.
Ta présence n’est que matière, chair.
Ton silence est immuable.
Papa, que lègueras-tu en partant ?Tes yeux d’ébène virent au gris.
Le voile entre eux et nous
prouve que tu ne vois pas
ce qu’il se passe ici.


On n’est pas armés pour ton combat, papa.
Nous, les dommages collatéraux,
qui va nous protéger de toi ?


Du déni à l’amnésie,
je suis née divisée
entre Belgique et Rwanda,
rédemption et massacre,
victimes et bourreaux.
Née à côté de la plaque,
comment trouver ma place ?
Même mon corps m’a bannie.


Je suis née dissociée,
entre problèmes d’adulte
et besoins d’enfance.
Entre le syndrome de l’impostrice
et celui du sauveur,
la fierté et la honte
d’origines dont
je ne porte que les couleurs.


Je n’ai pas eu l’espace pour être gamine,
je n’ai été que la fille d’un père abstrait,
que la conclusion de toi et maman.
J’ai besoin de savoir d’où je viens
pour savoir où je vais.
Alors raconte-moi, papa,
comment c’est chez toi ?

Auteur/autrice

  • Animatrice multimédia & Chargée de communication

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