
En avril 2025, iels s’envolaient vers Montréal, au Québec. L’objectif : rencontrer, outre-Atlantique, des organismes locaux afin de mieux saisir les spécificités nationales en matière de lutte contre les discriminations, de violences policières mais également de création artistique.
Le Québec semblait une évidence à plusieurs points de vue : son approche décoloniale et antiraciste, commune à de nombreux collectifs québécois qui tiennent notamment compte de la ré alité des populations autochtones, sa forte tradition de mobilisation communautaire, particulièrement en ce qui concerne les violences policières et le racisme, ou encore l’innovation dans les pratiques artistiques militantes avec, par exemple, l’utilisation du théâtre de l’opprimé pour traiter des questions sociales.
Ce voyage a été rendu possible grâce au programme « Québec Rencontres et Partenariats » du Bureau International de la Jeunesse. Le BIJ soutient les projets jeunes à l’étranger, il a peut-être quelque chose pour toi : lebij.be.
Si vous vivez à Bruxelles, et qu’il vous arrive de traîner dans des milieux militants ou académiques, vous avez probablement tous..tes déjà entendu au moins un·e ami..e français..e dire : “en Belgique on respire”, faisant référence au climat islamophobe et raciste étouffant du pays des Lumières coloniales.
Je ne sais pas vous, mais moi ça m’agace à chaque fois. J’ai la sensation de voir dans ce discours une version idéalisée de notre Belgique qui devient terre d’asile et de tolérance, plus douce, plus juste que nos voisins, en oubliant parfois qu’elle n’a rien à envier au passé colonial français, ni aux institutions ancrées dans des logiques d’exclusions violentes de ses populations marginalisées.
Qu’on soit bien d’accord, j’entends que vivre en France en tant que personne minorisée revient à affronter une violence quotidienne et palpable avec un impact considérable sur la santé mentale – On le voit encore avec les récents règlements d’ordre intérieur empêchant des femmes portant le hijab de s’inscrire en auto-école, est-ce qu’on peut respirer ? – mais parfois j’ai la sensation que cette image d’une Belgique inclusive, plus progressiste, plus douce, contribue à une invisibilisation des rapports de pouvoirs existants bel et bien dans nos quotidiens.
Et puis disons-le, ça lui fait un bon dos à notre Mère Chérie d’avoir cette réputation de terre d’amour et d’autodérision, sans jamais interroger ses propres torts, ses propres fondations coloniales qui se reflètent dans les politiques de notre cher gouvernement De Wever. Pouvoir se regarder dans un miroir en tant que pays et se féliciter en se disant “ailleurs c’est pire”, c’est le meilleur terreau pour stabiliser un ordre social dominant, ça permet aussi à une personne blanche belge de se dire que “finalement je suis pas vraiment raciste puisque ce qui se passe en France me choque”, comme pour dire “le vrai racisme c’est là-bas”.
Ce qui m’irrite, c’est que cette phrase permet d’innocenter, de blanchir les violences sociales auxquelles on fait face, comme des anecdotes, des problèmes individuels, des “mauvaises pommes” comme il y en aurait partout, et enlève totalement l’aspect systémique de nos combats. Loin d’être neutre, ce regard sur le royaume participe pleinement au maintien de l’ordre établi.
Vous l’aurez compris, la comparaison m’irrite, et c’est avec la même irritation et conscience de tout ce que je viens d’écrire que je vais écrire ces mots : au Québec, en tant que femme maghrébine visiblement musulmane, j’ai respiré. Mais avant d’aller plus loin, il faudrait que je vous contextualise le voyage extraordinaire que nous avons vécu.
Le dimanche 20 avril, l’équipe de Balle Perdue s’envole pour un voyage de l’autre côté de l’océan. Au programme, concocté par nos stars à l’international, Margot et Letizia, des lieux riches d’histoire, des rencontres éclairantes, et des partages d’expériences stimulantes.

Autres discours, Autres lieux
Pour commencer il y avait la rencontre avec Jade Almeida, (ma star, ma vie, mon oxygène, déjà là le voyage ne pouvait plus qu’être incroyable pour moi) la brillante docteure et professeure en sociologie, qu’on a eu l’occasion d’interviewer sur la question des violences policières (vous êtes pas prêt..es). Au-delà de l’exercice d’interview qui était super intéressant, ça fait du bien d’entendre les termes dits de façon aussi claire, dans son discours on retrouve non pas une simple critique de l’institution policière mais bien de nos logiques punitives à toustes en tant que sociétés héritières d’un racisme d’État et de l’historique des systèmes carcéraux nord américains et européens. (Vraiment l’interview est à ABSOLUMENT regarder – ndlr : laissez-nous un peu de temps pour faire le montage et elle sera ensuite disponible sur notre chaîne Youtube).
Une fois que l’on a quitté le campus de l’UQAM (Université du Québec à Montréal), j’étais encore galvanisée par la discussion, ça faisait tellement de bien d’entendre quelqu’une de basée comme ça purée. Mais pas le temps d’y songer trop longtemps, direction La Maison des Arts Participatifs, où on a pu découvrir un projet social incroyable: un espace dédié à l’art sous toutes ses formes. Avant même de s’en rendre compte, assis..es à la table de la merveilleuse Rachel Chainey, nos mains se sont jetées sur les pinceaux, journaux, papiers, paillettes, colles et peintures. Au-delà d’une superbe discussion, on était redevenu..es, le temps d’une après-midi, des enfants, capables de créativité infinie, d’expression et de jeu. Je me souviens très bien m’être dit : “Il FAUT un espace comme celui-ci à Bruxelles”, un espace où on ne s’attend à rien, où on vient comme on veut, comme on peut, comme on est. J’ai ressenti un frisson d’inspiration dans ce lieu qui ne m’avait pas traversé depuis des mois. Un lieu où on peut juste expérimenter, sans attentes, déposer sur le papier ou sur le piano ses mondes intérieurs, ses désirs ou ses colères, c’était thérapeutique, et salvateur. Ça a réparé des choses en mon enfant intérieur et encouragé à recréer ce cadre dans mon quotidien.
« On n’avait pas à nommer les évidences »
Nous ne le savions pas encore à ce moment-là, mais la représentation de Balle Perdue qu’on allait donner le lendemain à 19h, dans ce même espace, serait inoubliable. Ce n’était pas seulement la beauté de ce tiers-lieu, ni la douceur de notre hôte qui rendait l’expérience précieuse et apaisante mais aussi la qualité de son public, sa bienveillance et son engagement sur la question. J’avais presque envie de dire “mais venez on arrête de jouer et juste on discute” tellement les échanges étaient stimulants et denses.
Chaque problématique évoquée dans la pièce trouvait une réaction immédiate, c’était un public déjà informé, déjà concerné. En tout cas, à des années-lumière de ce que j’ai pu connaître en tant que meneuse de jeu.
« Le rôle du théâtre-action, à mon sens, est d’ou tiller un groupe de comédien..nes et un public grâce à l’intelligence collective, on y est pour débattre, questionner, aller là où on n’est pas encore arri vé. Mais ce soir-là, j’avais la sensation qu’on était bel et bien tous..tes au même endroit, les solutions étaient là, pas à chercher ou à débattre mais à partager ».
C’était un public avec qui on n’avait pas à nommer les évidences ou à ménager les sensibilités. Et ça, ça change tout dans le rythme de la parole, dans la qualité de l’échange, dans la profondeur des questions soulevées. Ce qui s’est produit ce soir là, c’était un moment de respiration, une forme de réparation et d’espoir dans nos douleurs collectives.
Je parle de douleurs collectives parce que c’est précisément ce que ce voyage a confirmé : partout dans le monde, la police sert, avant tout et contre tous..tes, son rôle de bras armé de l’Etat. Et ce sont principalement les minorités racisées, les personnes issues de milieux précaires, les migrant..e..s, les jeunes des quartiers populaires, les communautés queer qui sont marginalisé..es par la machine compresseuse de l’impérialisme et de l’oppression systémique.
L’histoire de l’oppression se raconte par elle-même,
Il y a quelque chose de familier dans nos souffrances,
Dans notre névrose individuelle, qui résonne pourtant de façon universelle,
L’histoire de l’opprimé se raconte d’elle-même,
Elle suit son script presque présumé,
Elle suit ce récit collectif que l’on connaît toustes,
Il y a quelque chose de familier dans ce trauma qui ne se raconte pas, qui se devine,
Il y a quelque chose de presque irréel, dans l’histoire de nos plaies,
Quelque chose de systémique, de collectif, qui me rappelle mes plaies
Quelque chose d’instinctif.
L’histoire de l’opprimé se raconte par elle-même,
Elle suit les mêmes schémas, les mêmes états, les mêmes étapes,
Elle est tue de la même façon, discréditée, humiliée,
Elle est mienne, elle est tienne, Elle devient nôtre.

Des douleurs qui résonnent
Ce poème, je l’ai écrit en repensant au génocide commis par le gouvernement canadien sur les peuples autochtones, une violence coloniale qui faisait écho à bien des égards à celle perpétrée par la Belgique au Congo et à son implication politique encore aujourd’hui passée sous silence au Rwanda et au Burundi.
Je ne pouvais pas non plus m’empêcher de penser aux miens, aux armes chimiques et aux bombardements dans le Rif, dans le Moyen Atlas et dans le Sud tantôt utilisés par les gouvernements français, tantôt par les gouvernements espagnols. Ces mêmes empires qui n’ont pas hésité à utiliser les Marocains, tirailleurs sénégalais et harkis comme chair à canon sur les champs de bataille européens, sans dignité, ni reconnaissance. Encore une fois des corps rendus jetables, déshumanisés, que l’on est autorisé à faire mourir au plus vite.
Mes larmes silencieuses au Musée McCord, devant l’exposition « Voix autochtones d’aujourd’hui : sa voir, trauma, résilience », n’étaient pas seulement en réaction aux atrocités commises par le gouvernement canadien, elles portaient aussi en elles une colère ancienne, familière. Dans la salle du trauma, j’ai été traversée par mille présences. Je pensais à la Palestine, au Soudan, au Congo, au Yémen, aux Ouïghours. À tous les peuples broyés sous les mécaniques froides de la colonisation, du capitalisme, de l’impérialisme.
Nos histoires ne sont pas identiques, ne tombons pas dans l’essentialisme, chaque douleur a sa langue, son histoire propre, sa complexité. Mais il y a des résonances trop familières dans la manière dont les corps sont torturés, tués, humiliés. La couleur du drapeau change, mais la logique reste la même. Les systèmes s’adaptent, les noms des dominants changent, mais la violence structurelle, elle, se perpétue.
C’est sûrement pour ça que les rencontres avec Lakay (observatoire des profilages au Québec), La Collective, Théâtre de l’Opprimé de Montréal ou encore Hoodstock (organisme basé à Montréal-Nord qui lutte pour la justice sociale) ont résonné avec tant de force en moi. Ce passé colonial nous lie les un·es aux autres d’une façon ou d’une autre, parce qu’au fond nos combats sont les mêmes, contre les mêmes dirigeant..es. À l’ère de la globalisation, ce que ce voyage m’a rappelé, c’est que la révolution ne peut être que transnationale. Que nos luttes doivent se rencontrer, se rejoindre et se renforcer mutuellement. Et que c’est grandi..es de ce partage que l’on pourra mieux renverser l’ordre établi.
Ce qui a fait du bien dans toutes ces rencontres et visites, c’était de voir d’autres mettre des mots sur ce que parfois nous ne parvenons pas à formuler. Là où en Belgique on attend de reconnaître si une violence policière est une violence injuste ou non, les cercles auxquels on a été confronté..es posaient déjà la question de l’abolition. Pendant qu’on pointe encore du doigt les individualités, les militant..es québécois..es ont réussi à porter la question au niveau systémique. Ce qu’aucun parti belge n’arrive à faire puisque même les partis les plus à gauche (PTB ou Ecolo, le premier étant censé être le plus radical mais bref) avaient pour proposition un réinvestissement dans les mesures de sécurité en insistant sur la nécessité d’une police de proximité.
Cette différence de radicalité dans les discours ramène les débats politiques sur un autre niveau de profondeur. Bien qu’une fois qu’on parle de réalité matérielle, la question des discriminations au Québec est loin d’être réglée. Rappelons que les statistiques montrent une surreprésentation des personnes racisées au Québec, en particulier autochtones, en situation de précarité socio-économique, dans les taux de dépendance à la consommation d’alcool et de drogue. Les données montrent aussi qu’iels sont criminalisé..es de façon systémique, et constituent 30% des personnes incarcérées au niveau fédéral, alors qu’iels ne constituent que 4% de la population canadienne. Cela peut nous donner une idée de l’ampleur des inégalités structurelles ancrées et alimentées par l’héritage colonial.
Déterminée à lutter
Et pourtant je réitère, ça m’a fait du bien. Au Québec, j’ai respiré, parce que pouvoir mettre des mots, pouvoir débattre, pouvoir penser une autre façon de faire société, et voir que quelque part de l’autre côté de l’océan, on s’en approche un peu plus que chez nous, ça donne espoir. Un espoir dévastateur pour le pouvoir en place, parce que, disons-le, je suis revenue de ce voyage encore plus déter que jamais, encore plus enragée, encore plus optimiste.
Parce qu’il y avait de la joie dans ce voyage, beaucoup de joie, dans les soirées karaoké, dans les scènes d’impro et de stand-up, dans l’art, dans les rues du Village au Plateau du Mont-Royal, dans la petite boutique de Montréal Nord où j’ai acheté un hijab et mangé ma meilleure poutine (plat de la cuisine québécoise) et puis sur le belvédère, face à Montréal en pleine nuit, illuminée de mille feux.
Montréal était belle, elle était touristique et je sais, bien sûr qu’on en a vu un côté très probablement gentrifié à mort, très certainement trop beau pour être vrai, parce qu’un voyage de deux semaines ne donne jamais vraiment à voir la réalité tragique et humaine d’un lieu. Mais cet espace de joie, de promenade, de rire et de drapeau palestinien accroché aux fenêtres, il m’a apporté un réconfort et un repos égoïste et crucial face à la montée du fascisme et des violences de toutes parts.
J’ai respiré parce que la bulle intellectuelle, militante, antiraciste et engagée dans l’action, aussi bien que dans les discours que Margot et Letizia ont su nous livrer, m’a rappelé ce que c’est que prendre du temps pour se réparer, pour se reconstruire. Cette bulle était emplie d’espoir et de joie, de solutions et d’outils que je vais clairement réutiliser dans mon quotidien. Alors sûrement qu’il s’agissait là d’une bulle, d’une facette particulière du Québec et elle n’est peut-être pas représentative du territoire, mais j’en suis mille fois reconnaissante, parce que ce qu’elle a soigné, rechargé en moi, les liens que j’ai créé dans ces espaces, pour une personne en lutte depuis la naissance et épuisée de se battre, c’est inestimable.
C’est même vital.
Alors je réitère : « Au Québec, grâce au programme de qualité qui a été concocté par nos stars internationales, en tant que femme maghrébine visiblement musulmane, pour la première fois depuis très longtemps, j’ai respiré »



