Nellie Bly, reporter pionnière, s’est faite interner volontairement dans un hôpital psychiatrique pour femmes afin de révéler les conditions tragiques et injustes que subissaient les patientes, marquant ainsi l’histoire du journalisme d’investigation.
L’esprit indépendant
Nellie Bly voit le jour sous le nom de Elizabeth Jane Cochran, en 1864 en Pennsylvanie. À 18 ans, elle lit un article publié dans le Pittsburgh Dispatch, intitulé « À quoi servent les filles », qui affirmait que toute femme qui participait ou s’intéressait aux affaires publiques était ‘‘une monstruosité’’. Outrée, Eliza beth rédige une réponse. Sa lettre frappe le rédacteur en chef, qui lui propose d’écrire pour le journal, à une époque où les femmes sont presque inexistantes dans le milieu médiatique.
Elle adopte alors le pseudonyme de Nellie Bly. Cependant, n’ayant pas assez de liberté pour écrire ce qu’elle veut, elle part à New York, sans contact ni argent, bien décidée à intégrer un grand journal. C’est finalement le New York World, dirigé par Joseph Pulitzer, qui lui donne sa chance. On lui propose un défi extrêmement risqué : se faire intégrer dans un hôpital psychiatrique pour femmes afin d’y mener une enquête. Une investigation qui va changer sa vie…
Visibiliser celles qu’on essaie de cacher
En 1887, à seulement 23 ans, Nellie Bly publie Dix jours dans un asile. Dedans, elle explique son enquête dans un hôpital psychiatrique pour femmes, à New York. Pour y parvenir, elle simule des troubles mentaux. Elle est alors arrêtée. Il faut savoir qu’un des biais racistes de la justice américaine était de considérer les femmes immigrées comme plus susceptibles d’être malades, criminelles et atteintes de troubles mentaux. Lors de son arrestation, on supposait qu’elle était cubaine, ce qu’elle a ensuite affirmé pour se faire admettre plus facilement. Par la suite, elle est déclarée inapte par quatre médecins – qui vont jusqu’à utiliser le terme folle pour la définir – et est admise à l’hôpital psychiatrique public pour femmes pauvres, le Blackwell’s Island Hospital. Elle explique : « Dès mon entrée dans l’aile psychiatrique, je n’ai fait aucun effort pour conser ver le rôle de folle. Je parlais et agissais comme je le faisais dans la vie ordinaire. Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, plus je parlais et agissais de façon sensée, plus on me prenait pour une folle.»
Pendant dix jours, elle vit comme une patiente : elle mange des repas avariés, subit le froid, la violence verbale et physique, et observe les souffrances terribles des autres femmes internées. Beaucoup d’entre elles ne présentent pourtant aucun symptôme de folie, mais sont enfermées parce qu’elles sont pauvres, isolées, ou victimes d’abus. Elle raconte :
« Qu’est-ce qui, hormis la torture, pourrait rendre la folie plus rapidement que ce traitement ? Voici une classe de femmes envoyées pour être soignées. J’aimerais que les médecins experts qui me condamnent pour mon acte, qui a prouvé son efficacité, prennent une femme parfaitement saine d’esprit, l’enferment et la forcent à s’asseoir de 6 h à 20 h sur des bancs droits, l’empêchent de parler ou de bouger pendant ces heures, lui interdisent toute lecture et l’empêchent de connaître le monde ni ses activités, lui infligent une mauvaise alimentation et des traitements cruels, et voient combien de temps il faudra pour la rendre folle. »
Nombre d’entre elles étaient des personnes migrantes ne parlant pas anglais, prises dans un système judiciaire étranger et incapables de communiquer.
Du journalisme par les femmes, pour les femmes
Une fois sortie grâce à l’intervention d’un avocat, Nellie Bly publie son enquête. L’indignation publique est immédiate. Rapidement, une enquête du grand jury voit le jour qui permet de mettre en place une augmentation des fonds du Département des œuvres caritatives et pénitentiaires ainsi qu’une réforme dans les tests d’admission pour les hôpitaux

