(Bio pour sa page auteure) Gracia Mwaka Moke, alias « Yaya Michiko » est étudiante en Sociologie et Anthropologie à l’ULB, et ancienne étudiante en sciences politiques. Son parcours scolaire et professionnel est marqué dans le secteur social avec sa participation active dans de nombreux collectifs militants antiracistes où se mêlent son art et ses nombreuses formations académiques. 

De nos jours, la charge mentale est un terme presque banalisé dans notre langage tant il résonne auprès de bon nombre de gens. Pour rappel, la charge mentale est la charge cognitive qui pèse sur un individu (1). Ce terme désigne par exemple la double contrainte que peuvent vivre les femmes à devoir gérer à la fois leur vie de foyer et leur vie professionnelle. Rentrer du travail et avoir en plus la responsabilité de prendre soin de la maison et des enfants correspond à la charge mentale ménagère.  

Du concept de charge mentale découle celui de charge raciale.  

Ce terme a été théorisé par Maboula Soumahoro, maître de conférences en civilisation américaine à l’université de Tours. Dans son livre « Le triangle et l’hexagone, réflexion sur une identité noire », elle décrit la charge raciale comme « (…) la tâche épuisante d’expliquer, de traduire, de rendre intelligibles les situations violentes, discriminantes ou racistes. » Elle ajoute que « en tant que personne défavorable ment racialisée, il nous revient la tâche épuisante d‘expliquer, de traduire, de rendre intelligible une situation violente, discriminante ou raciste. Notre responsabilité est double ; endurer puis délicatement trouver un dénouement heureux aux agressions et injustices, petites ou grandes, subies » 

Je suis une femme noire et cette année je me suis affiliée à une troupe de jazz. C’est en fin d’année académique, en prenant le temps de faire le point sur cette expérience, que j’ai dû accepter que je ne pouvais plus continuer avec eux.  

Le jazz c’est révolutionnaire, le jazz c’est politique. Quand on pense à ce genre musical, on ne peut le dénouer de ses origines. Sa fondation est celle d’un art libérateur pour des esclaves afro-américain·es déraciné..es de leur terre ancestrale africaine, qui développent par leurs moyens une identité à travers la musique, influencé..es notamment par les cantiques chrétiens imposés par les missionnaires (2).  

Mettons-nous d’accord, faire du Jazz en Belgique ne peut avoir le même sens que sur le sol natif du genre musical, mais accepter d’en jouer, c’est adhérer au caractère antiraciste et insurrectionnel de cette musique. 

J’ai senti le début de la fin lorsque le groupe a refusé une invitation à jouer sur scène dans le contexte du Black History Month en février car, je cite : « Je ne veux pas faire d’appropriation culturelle ».  

La charge raciale c’est moi, actuelle étudiante en sociologie, qui refuse de réagir explicitement à ce commentaire. Pourquoi devrais-je m’épuiser à endosser la responsabilité d’éduquer d’autres membres alors que j’avais du mal, sur le moment même, à digérer la violence de cette ignorance ?  

Comment se sentir légitime quand la majorité blanche du groupe, dans lequel je suis la seule personne noire, se désiste non seulement à s’engager dans une cause qui me touche par ma couleur de peau mais qui impacte aussi la base même de la musique qui nous réunit ? En voilà de la charge cognitive complexe. 

Rokhaya Diallo, une journaliste et militante féministe et antiraciste, accompagnée de Grace Ly, une écrivaine et militante féministe et antiraciste, traitent ce sujet dans un épisode de leurs podcasts sur le thème de la charge raciale : « on subit la remarque raciste et on se remet en question pendant que la personne blanche est qualifiée de naïve, amicale ou sans mauvaise intention. Faut-il pratiquer l’apar theid pour être considéré raciste ? »(3) 

Frantz Fanon, un psychiatre, militant et penseur de la décolonisation disait : « S’il existe des Blancs à se comporter sainement en face d’un Noir, c’est justement le cas que nous n’avons pas à retenir».4 Il n’est pas tabou de parler de race et de tout ce qu’elle encourt, la race, pour rappel, n’a rien de biologique. Cette conception est bâtie sur un imaginaire collectif issu d’une histoire coloniale et de représentations biaisées qui nous concernent tous..tes. Il est nécessaire de nous déconstruire sur nos perceptions de soi et de l’autre avec intégrité et devoir, car si l’humanité est notre modèle standard, c’est toutes ses formes d’oppression, aussi cognitive que physique ou émotionnelle, que nous avons universellement la responsabilité de combattre, à notre échelle.  

  1. « Charge mentale ou cognitive : de quoi s’agit-il ? », e-psychiatrie.fr  
  1. « Histoire du jazz, ce qu’il faut savoir », dcoteurjazz.com  
  1. Kiffe ta race : « Charge raciale », la double peine, Rokhaya Diallo et Grace Ly  
  1. « Existe-t-il différentes races d’humains ? », mnhn.fr 

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