« Tu préfères la Belgique ou le Maroc ? »

Cette question, je l’ai surtout entendue lors de mes vacances chez mes grands-parents au Maroc. Comme si grandir entre plusieurs cultures obligeait à choisir son camp. Pourtant, ce n’est pas la seule chose qui intrigue. Entre les remarques sur mon apparence, ma religion ou les questions sur mes parents, j’ai souvent eu l’impression que les autres définissaient mon identité avant même de me connaître. Et si le véritable défi n’était pas de savoir qui je suis, mais pourquoi les autres ont tant besoin de me ranger dans une case ?

En plein mois d’août. Assise dans le salon de mes grands-parents au Maroc, cheveux emmêlés et remplis de sable, entourée de ma famille, mon oncle verse un kas de atay bien brûlant après une excellente baignade où les vagues ont failli m’avaler 15 fois. Il me lance avec un sourire : « Alors Nora, tu préfères la Belgique ou le Maroc ? »

Sur le moment, la question semble anodine. Pourtant, elle m’a toujours laissée perplexe. Comme si grandir entre plusieurs cultures obligeait forcément à choisir son camp.

Cette question, je l’entends surtout lorsque je vais voir ma famille au Maroc. Souvent avec curiosité, parfois avec amusement. En Belgique, les questions sont un peu différentes : « Tu te sens plus belge ou plus marocaine ? », « Comment ça se passe quand tes parents n’ont pas la même origine ? », « Ils sont toujours ensemble ? ».

À force, j’ai compris que ce qui intrigue les gens n’est pas (seulement) mon histoire familiale. C’est l’idée qu’une identité puisse être multiple.

Mon père est marocain. Ma mère est belge et française. J’ai grandi avec plusieurs cultures, plusieurs références et plusieurs façons de voir le monde. Pourtant, je n’ai jamais eu l’impression d’être divisée entre deux univers.

Lorsque les gens apprennent cela, ils me posent souvent les mêmes questions. Comment mes parents se sont-ils rencontrés ? Ont-ils réussi à concilier leurs différences ?

Je n’ai jamais perçu une famille composée de personnes aux origines différentes comme une « exception ». Je n’y ai jamais vraiment réfléchi étant petite. Je dirais même que cette diversité a toujours été une évidence. Je n’ai pas grandi entre deux mondes qui s’opposent, mais bien au croisement de plusieurs héritages qui se complètent.

Ce qui m’a davantage marquée, ce ne sont pas mes différences, mais le regard que les autres portent sur elles. Comme si le fait d’avoir plusieurs appartenances devait forcément soulever des questions ou nécessiter des explications.

La plupart du temps, les gens ne devinent pas mes origines au premier regard. Ce n’est souvent qu’au moment où ils entendent mon prénom ou découvrent mon nom de famille que les questions commencent : « Ah, ça vient d’où, ça ? »

À plusieurs reprises, on m’a déjà dit : « Ça va, avec ta tête, tu ne vas pas galérer pour trouver du travail. Tu ne ressembles pas à une Marocaine. »

Sur le moment, ces remarques ressemblent presque à des compliments. Mais elles soulèvent une question dérangeante : à quoi est censée ressembler une Marocaine ? Et surtout, pourquoi continue-t-on à associer une origine à une apparence précise ?

En me disant cela, les personnes reconnaissent parfois sans s’en rendre compte que certaines apparences sont davantage exposées aux préjugés que d’autres. Ce constat m’a amenée à réfléchir à la manière dont le regard des autres influence nos expériences. La même logique apparaît lorsqu’il est question de religion.

« Je n’aurais jamais dit que tu étais musulmane. »

Cette phrase aussi, je l’ai entendue plusieurs fois. Comme si la foi se devait d’être visible. Mais, selon ma vision, réduire l’identité religieuse d’une personne à son apparence ou à un symbole visible reste une vision très limitée de ce que représente réellement la foi.

On me demande parfois comment j’ai « choisi » ma religion alors que mes parents viennent d’horizons différents. Pour ma part, cela n’a jamais été un choix, une question d’apparence ou d’obligation. C’était inné et logique : j’ai toujours pensé que la foi se trouve avant tout dans le cœur. Une religion que l’on impose n’a pas le même sens.

Pourtant, ces remarques montrent à quel point nous associons encore certaines religions à des traits physiques ou à des codes visibles.

Avec le temps, je comprends que mon identité ne se résume ni à mes origines, ni à ma religion, ni au regard des autres. Elle est faite de toutes ces dimensions à la fois.

Mes origines font partie de moi, tout comme ma foi. Mais elles ne racontent pas toute mon histoire. Mon identité se construit aussi à travers mon environnement, les personnes qui m’entourent, les lieux que je fréquente, les expériences que je vis ou encore ce que je lis, regarde et écoute. Elle évolue au fil des rencontres, des découvertes et des étapes de ma vie.

En réalité, mon identité n’est pas figée. Elle est mouvante. Elle se transforme constamment, sans pour autant effacer ce qui la compose déjà.

Je ne suis pas « à moitié » belge et « à moitié » marocaine. Je ne suis pas davantage une culture qu’une autre. Je suis le résultat de plusieurs héritages qui coexistent en ma personne, mais aussi de toutes les expériences qui m’ont façonnée et continuent de me façonner chaque jour. Et je ne pense pas être la seule dans ce cas.

De nombreux jeunes grandissent aujourd’hui entre plusieurs langues, plusieurs cultures, plusieurs traditions ou plusieurs appartenances. Pourtant, notre société continue souvent à penser l’identité comme quelque chose de fixe, de visible et de facilement classable.

Peut-être que sortir des cases, ce n’est pas rejeter ses origines. C’est accepter qu’une personne puisse être plusieurs choses à la fois. C’est comprendre que l’identité ne se limite pas à ce que l’on voit.

Alors, la prochaine fois que l’on me demandera si je préfère la Belgique ou le Maroc, je répondrai peut-être simplement que la question n’est pas là.

Parce que mon identité n’est pas un choix entre deux cases : c’est justement tout ce qui existe entre elles.

Auteur/autrice

  • Animatrice multimédia & Chargée de communication

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