En novembre dernier, la Fondation Bernheim nous annonçait que notre asbl était retenue pour bénéficier de leur soutien, avec un intérêt appuyé pour l’un de nos projets. Pour rappel, la Fondation Bernheim accompagne les acteur·ices sociaux..ales qui travaillent avec les jeunes bruxellois..es, en les aidant à se construire et à se projeter dans l’avenir.
Le projet qui a retenu leur attention ? Regards en Biais. Une exposition photo, certes, mais surtout un long processus collectif où trois groupes de jeunes (de 4ème et 5ème secondaire), venu..es du Collège Don Bosco à Woluwe-Saint-Lambert et de l’Institut Cardinal Mercier à Schaerbeek, ont plongé ensemble dans un sujet des plus actuels : les intelligences artificielles. Ces IA que l’on dit neutres, rationnelles, objectives… mais qui sont en réalité des miroirs mal polis, grossissants, reflétant les angles morts de nos sociétés (sexisme, racisme, validisme, grosso phobie, etc). Car il faut le dire sans détour: les algorithmes s’entraînent sur nos données humaines, et ces données sont traversées par des siècles d’inégalités. Constat: sans vigilance, les IA ne se contentent pas de répéter nos biais, elles les amplifient. Un CV rejeté. Un visage mal reconnu. Un corps non représenté, caricaturé, effacé.
Sur base de ce constat, nous avons accompagné 44 jeunes issu..es de trois classes dans une double démarche : comprendre et créer. Comprendre les mécanismes invisibles qui fabriquent les discriminations automatisées. Questionner l’impact écologique d’un numérique trop souvent présenté comme “immatériel”. Et puis, créer. Explorer la photographie argentique, écrire des textes capables de toucher, produire des images qui renversent le regard.
27 poses pour raconter son projet
Dans une société où tout est immédiateté et pour une génération où la création et la consommation de contenus sont devenues réflexes, je voulais les inviter à un processus créatif long. En tant qu’animatrice en charge du projet, mon choix s’est alors évidemment porté vers l’argentique. Chaque groupe disposait d’un simple kodak : 27 poses pour raconter son projet. Il fallait donc penser en amont, choisir son ou ses messages, cadrer, composer. Puis attendre – longtemps – avant de découvrir le résultat.
Je me souviens encore de leur étonnement:elles et ils pensaient voir leurs photos juste après m’avoir rendu leurs appareils. Or, en argentique, il faut d’abord développer la pellicule dans une série de bains chimiques (révélateur, bain d’arrêt, fixateur), la laisser sécher, puis passer en chambre noire pour tirer les images sur papier à l’aide d’un agrandisseur, et les plonger à nouveau dans des bains pour les révéler et les fixer. Un processus long, minutieux, qui tranche radicalement avec l’instantanéité du numérique.
Il est aussi pertinent de souligner que chaque sous groupe a choisi librement sa thématique: misogynoir, discrimination capillaire, inaccessibilité du sport pour les jeunes en situation de handicap, sexisme dans l’industrie du jeu vidéo, sous-repré sentation des personnes racisées à l’écran, critères de beauté standardisés et imposés, grossophobie omniprésente… Leur pertinence, leur curiosité, leur regard m’ont impressionnée. Au fil des animations, nous apprenions ensemble.
9 projets singuliers et interdépendants
Le résultat ? Des œuvres qui bousculent. Pas seulement jolies, pas seulement techniques : des créations qui ouvrent le dialogue et rappellent que l’art, comme critique sociale, a ce pouvoir rare d’entrouvrir des brèches. Ces jeunes, muni..es de simples jetables, ont réussi en quelques clichés à faire surgir une richesse de profils, de vécus, de sensibilités, de personnalités et d’individualités. Une diversité vibrante, que l’intelligence artificielle, malgré ses ressources infinies, peine à refléter.
Vous trouverez ci-après un aperçu de ces neuf projets singuliers et interdépendants.Un catalogue viendra prochainement prolonger l’expérience, et nous travaillons aussi à la réexposition du projet.



























Mais au-delà de la production médiatique, le projet a surtout permis la rencontre. En amont, les jeunes ont co-écrit une charte commune pour garantir un espace inclusif et respectueux. La rencontre s’est aussi vécue dans un lieu neutre. Et puis, moment fort : une émission radio en direct, modérée par le Projet ÉoLien, où chacun·e a pu prendre le micro et donner voix à ses réflexions.
Regards en Biais n’est donc pas juste une exposition. C’est une déclaration collective. La preuve que la jeunesse bruxelloise ne se contente pas d’hériter d’un monde biaisé : elle choisit de le regarder en face et d’y répondre par l’art, l’ouverture et la pensée critique.
50 fois merci
Je tiens à remercier la Fondation Bernheim pour son soutien financier et ses conseils toujours justes; le projet ÉoLien pour ses compétences et sa capacité hors-norme à mettre à l’aise quiconque s’assied devant leur micro ; Bijou, stagiaire Magma pour sa dévotion lors de la préparation de l’événement de clôture ; Yassir, stagiaire Magma pour ses talents d’orateur et de mobilisation du public le jour J ; Hé lina et Mathieu, professeur..es en charge des trois classes, pour leur temps et leur engagement ; et surtout les 44 jeunes photographes, citoyen..es conscient..es, écrivain..es, et animateur..ices radio en devenir – dont vous retrouverez les noms à la page suivante – pour m’avoir accueillie chaque semaine et m’avoir fait confiance, en tant que jeune animatrice. Ne perdez jamais votre âme créative et révoltée. Le monde est plus beau quand on le repense, ensemble